Yoro Dia, un piètre politologue Par PATHÉ Diop

 

Il y a quelques semaines, j’avais lu un article publié par Yoro Dia, ministre conseiller, politologue qui plus est. Ce qui avait principalement retenu mon attention à la lecture de cet article était moins les attaques très dures, et par ailleurs capillotractées, contre le parti Pastef, notamment ses prétendues liaisons avec l’islam radical et avec le MFDC, que ses références à la science politique, notamment et surtout son approche plus qu’approximative de la science politique. Surtout pour quelqu’un se présentant comme un politologue. 

En effet, dans la plupart de ses contributions, il n’hésite pas à brandir la casquette du politologue. J’avais quand même trouvé curieux que Yoro Dia, qui convoquait le politologue, titre qui accorde tout de même une certaine autorité en la matière, était foncièrement médiocre en matière de science politique.

Seulement, ma remarque s’arrêtait là. L’algorithme combinatoire de Facebook, qui a le don de te proposer des choses que tu n’as expressément pas demandées, me suggère par la suite un autre article écrit par ce même Yoro Dia, ce même ministre conseiller, politologue de surcroît et surtout, réagissant à une publication de Felwine Sarr (« Nous tenir éveillés », in Seneplus, le 20/08/2023). 

Après avoir pris encore le temps de lire le texte de Yoro Dia (« Dommage qu’un si grand esprit comme Felwine Sarr ait dégénéré en nervi intellectuel », in Senego, le 22/08/2023), ma curiosité a été plus qu’agitée, tellement je me suis aperçu de sa propension à se tourner vers la science politique afin d’investir ses attaques de l’autorité de la science. 

Alors, je me suis décidé à effectuer quelques recherches sur Yoro Dia, sur ce politologue qui ne cesse de convoquer la science politique, mais j’avais quelques doutes sur sa connaissance du domaine. Donc, des recherches pour en savoir davantage sur le personnage, et éventuellement sur ce qu’il aurait écrit. 

Ainsi, dans les quelques articles publiés sur quelques colonnes de la presse sénégalaise dont les recherches que j’ai effectuées m’ont permis de mettre la main, je remarque quelqu’un de plus qu’hyperactif, ayant une propension à recourir à la science politique, à citer des auteurs tels que Max Weber, Hannah Arendt, Karl Popper, Henry Kissinger, Martin Heidegger, Alain Peyrefitte, Alexis de Tocqueville, Cicéron Gérard Grunberg, Georges Vedel, Henrich Heine, Talleyrand, Christophe Jaffrelot, et j’en passe.

Toute de suite, il me vient à l’esprit ce propos qu’on prête à Françoise Sagan, « la culture c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale », tellement la brochette d’auteurs et de politistes que cite Yoro Dia dans un même article me semble une stratégie, celle d’en citer autant pour dissimuler la portion congrue caractéristique de son niveau de culture politologique. 

Yoro Dia le politologue, non seulement s’autorise, comme le rappelle à juste titre Ibrahima Silla, de « fixer les limites du droit d’intervenir ou pas dans les débats publics à des universitaires libres, majeurs et bien informés des problèmes politiques de leur pays » (« Les accusations infondées et délirantes d’une atteinte à la neutralité axiologique », in SenePlus, le 24/08/2023), mais se pique également de rappeler à l’ordre les universitaires et intellectuels qui, à ses yeux, commettent la lourde faute de n’avoir pas observé la neutralité axiologique chère à Max Weber. Felwine Sarr, Boubacar Boris Diop et Mohamed Mbougar Sarr en ont fait les frais ainsi que quelques universitaires qui ont publié une tribune appelant le président Macky Sall à « revenir à la raison » (in SenePlus, le 21/03/2023).

Dans sa réaction à la contribution de Felwine Sarr du 22 août, Yoro Dia le rappelle à l’ordre en le renvoyant à Max Weber. Il dit : « dans son classique Le Savant et le politique, Max Weber nous dit de façon fort sage qu’en prenant une position politique, on cesse d’être savant » parce qu’en le faisant, on s’éloigne de ce qu’il appelle la « neutralité axiologique qui doit être consubstantielle à la démarche de l’intellectuel ».

Dans sa réaction au texte écrit par Felwine Sarr, Boubacar Boris Diop et Mohamed Mbougar Sarr (« Cette vérité que l’on ne saurait cacher », in Seneplus, le 4/05/2023), Yoro Dia soutient que non seulement leur texte est « éminemment politique pour ne pas dire fondamentalement partisan », mais encore Felwine, Boris et Mbougar « confirment ainsi Max Weber qui disait :

« les associations de savants dès qu’elles discutent de la paix et de guerre, sont des associations politiques non scientifiques » parce que « prenant une position politique, on cesse d’être savant » car on n’est plus dans la « neutralité axiologique » qui faut-il le rappeler doit être consubstantielle à la démarche de l’intellectuel ou du savant. »

Concernant la réplique qu’il apporte à la tribune de 104 intellectuels, il cite encore Max Weber : « dans son Savant et le politique, un ouvrage devenu célèbre, Max Weber nous dit de façon fort sage qu’en « prenant une position politique, on cesse d’être savant » parce que on s’éloigne alors de ce qu’il appelle la « neutralité axiologique » laquelle doit être consubstantielle à la démarche de l’intellectuel ou du savant. C’est pourquoi, ajoute le célèbre sociologue [Max Weber faut-il entendre], « les associations de savants, dès qu’elles discutent de la paix et de guerre, sont des associations politiques non scientifiques » (Yoro Dia, « Le Sénégal, entre populisme et Etat de droit », in Jeune Afrique, le 7/04/2023). Je précise que les fautes dans les « citations » ne sont pas miennes, mais bien de Yoro Dia.

Je n’y vais pas par quatre chemins Yoro Dia, le politologue : tout ce que vous attribuez à Max Weber, celui-ci ne l’a jamais tenu nulle part, et encore moins dans Le savant et le politique auquel vous vous référez. C’est très malhonnête de la part de quelqu’un, d’un politologue de surcroît, qui devait au moins connaître sur le bout des doigts Le savant et le politique dont il rappelle, à juste titre par ailleurs, qu’il est devenu un classique. Oui, vous êtes malhonnête parce que, tactiquement, vous prenez la précaution d’entourer de guillemets des propos que vous forgez vous-même et que vous attribuez à Max Weber.

Permettez-moi d’en apporter la preuve, le texte à l’appui : dans Le savant et le politique, à aucun moment, Max Weber ne dit, je vous cite, citant vous-même et faussement Max Weber, « qu’en prenant une position, on cesse d’être savant » car on n’est plus dans la « neutralité axiologique ». Vous faites du bricolage ! Non seulement, de prime abord, on remarque une phrase très laborieuse, construite par vos soins qui ne peut et ne provient ni de Weber, ni imputer à une quelconque mauvaise traduction du texte original, mais de vous-même.

Dans Le savant et le politique, notamment dans la première partie où il est question de neutralité axiologique, mieux de probité intellectuelle, à savoir « le métier et la vocation de savant », Max Weber s’adresse au savant, à l’universitaire, au professeur dans l’amphithéâtre, oui je dis bien dans l’amphithéâtre :

« la politique n’a pas sa place dans la salle de cours d’une université. Elle n’y a pas sa place, tout d’abord du côté des étudiants (…) Mais la politique n’a pas non plus sa place du côté des enseignants. Et tout particulièrement lorsqu’ils traitent scientifiquement les problèmes politiques. Moins que jamais alors, elle n’y a pas sa place. 

En effet, prendre une position politique est une chose, analyser scientifiquement des structures politiques et des doctrines de partis en est une autre. Lorsqu’au cours d’une réunion publique on parle de démocratie, on ne fait pas un secret de la position personnelle que l’on prend, et même la nécessité de prendre parti de façon claire s’impose comme un devoir maudit. 

Les mots qu’on utilise en cette occasion ne sont plus les moyens d’une analyse scientifique, mais ils constituent un appel politique en vue de solliciter les prises de position chez les autres. » (cf. Le savant et le politique, traduit par Julien Freund et introduit par Raymond Aron, Plon, 1959, . pp. 78-79). Je cite encore Max Weber, parlant de l’éventuelle position politique du professeur ou de l’universitaire (tenez, Weber ne parle jamais de l’intellectuel, les rares fois qu’il fait usage de ce terme, ce n’est jamais en tant que catégorie nominale, mais en tant qu’adjectif) :

« s’il [le professeur] se sent appelé à participer aux luttes entre les conceptions du monde et les opinions des partis, il lui est loisible de le faire hors de la salle de cours, sur la place publique, c’est-à-dire dans la presse, dans les réunions publiques, dans les associations, bref partout où il voudra. » (p. 88) Voyez-vous, Yoro Dia, que Weber ne refuse aucunement à l’universitaire d’avoir une position politique : « [o]n ne peut jamais exiger de lui [au professeur s’entend] que la probité intellectuelle ». (p.81) 

Alors comment pouvez-vous ignorer, et surtout le leur reprocher, qu’en commettant un texte sur la situation politique, Felwine Sarr, Mohamed Mbougar Sarr et Boubacar Boris Diop aient pris une position politique ? que leur texte, comme vous le qualifier soit « éminemment politique » ? Cela va de soi. Leur opposer la neutralité axiologique en tant qu’universitaires ou scientifiques, c’est tout ignorer de Weber, et en tant qu’intellectuels, c’est tout ignorer de la figure de l’intellectuel : l’intellectuel se caractérise par son engagement, autrement dit par ses prises de position. 

Ne le savez-vous pas ? Puisque vous aimez tant citer des auteurs pour essayer de donner de la valeur à votre propos, je vous en cite volontiers des figures qui sont à la fois des universitaires et des intellectuels : Pierre Bourdieu, Malick Ndiaye, Michel Foucault, Cheikh Anta Diop, Noam Chomsky. Alors, dire que « Felwine Sarr n’est plus dans la science, il est dans la politique » passe de commentaire au regard de l’éclairage de Weber. 

Vous confondez par ailleurs l’intellectuel et l’universitaire : un intellectuel n’est pas nécessairement un universitaire (Jean-Paul Sartre, Naomi Klein), un universitaire n’est pas non plus nécessairement un intellectuel (Momar-Coumba Diop). Cependant, un universitaire peut être aussi un intellectuel, seulement il faut savoir distinguer ces deux figures selon les espaces dans lesquels elles s’expriment. Votre méconnaissance de ces deux figures, que vous cristalliser confusément en la personne de Felwine Sarr, vous incline à rater votre cible et à vous engluer dans des contradictions. 

En effet, quand vous dites que Felwine Sarr « n’est plus dans la science [mais qu’]il est dans la politique » et toute suite après, et dans une même phrase, vous lui contestez son éveil politique mais lui reconnaissez, curieusement, cet éveil dans le domaine de l’économie, vous êtes coupable de contradiction, contradiction qui peut légitimement faire l’objet de requalification en mauvaise foi : Yoro Dia, vous êtes définitivement de mauvaise foi, ceci est un jugement sans appel.

Non seulement vous êtes malhonnête, intellectuellement je me serais laisser gagner par le désir d’ajouter, seulement je doute que l’intellect ne soit déjà tout entamé par un accommodement trop excessif avec le pouvoir, mais faussaire vous l’êtes également, et absolument, Yoro Dia. Parce que vous subtilisez, sans scrupule aucun, les propos de Raymond Aron, tenus dans son introduction au Savant et le politique, que vous attribuez, avec assurance en plus, à Weber.

C’est bien Raymond Aron qui, dans son introduction au savant et le politique de Weber, à la page 15, dit, je cite en vous corrigeant bien sûr (prenez au moins le temps de citer correctement, sans fautes. Il est curieux que toutes les fois que vous avez cité le propos de Raymond Aron, et dans des publications différentes, vous commettez toujours la même faute), « [l]es associations de savants, dès qu’elles discutent de la paix ou de la guerre, sont des associations politiques et non scientifiques ».

Voyez-vous que Max Weber n’a jamais tenu ce propos, mais bien Raymond Aron. 

Venons-en maintenant à Carl Von Clausewitz dont vous, Yoro Dia, ne vous contentez pas seulement de citer, mais paraphraser par deux fois : « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, nous dit Clausewitz », dites-vous, Yoro Dia. Et tout de suite après, vous ajoutez, « [l]a politique de profanation et de désacralisation de l’Etat et de nos institutions n’est rien d’autre que la continuation de la guerre de MFDC par d’autres moyens politiques » (« Indignation illégitime », publié le 14 septembre 2022 sur Jotali Xibar.

Le 9 juillet 2023, dans le jury du dimanche, vous dites, « je suis de ceux qui pensent que l’un des projets dans le projet de Pastef est la continuation de la guerre perdue par le MFDC par d’autres moyens, notamment la politique. Là, on assiste à un procédé consistant à convoquer une des formules les plus connues, la formule de Clausewitz en l’occurrence, en la dévoyant pour s’octroyer le sens de la formule : c’est du sophisme très vulgaire. Il est d’autant vulgaire que vos deux formules n’ont aucun sens, aussi bien en les considérant en eux-mêmes qu’en les plaçant dans leur contexte d’énonciation.

Alors, en vous levant en bouclier contre quiconque émet son opinion sur le dévoiement de la démocratie, de l’Etat de droit, sur la mauvaise gouvernance, vous vous engagez résolument sur des chemins qui ne mènent nulle part, si ne sont ceux qui révèlent la platitude de votre culture et le piètre politologue que vous êtes. Pour preuve, intéressons-nous d’ailleurs à l’auteur des chemins qui ne mènent nulle part que vous convoquez à longueur d’articles, à savoir Martin Heidegger. A propos de ce dernier, vous dites : « parier sur les nazis n'était [pour lui] qu’une hypothèse de travail qui ne l’empêchera pas de continuer à faire d’autres hypothèses après la chute des nazis. » Sacré Yoro Dia !

Je suis surpris que vous ne sachiez pas que Heidegger n’était pas un scientifique qui, sur le plan de la démarche, procédait par poser des hypothèses qu’il confrontait aux faits afin de les corroborer ou les infirmer : Heidegger était un philosophe dont la réflexion le conduisait à formuler plutôt des thèses. 

Ce que vous appelez maladroitement « parier sur les nazis » de la part de Heidegger n’était pas une hypothèse : Heidegger était engagé dans le nazisme. Engagement qui résulte de l’affinité effective, tenez, concept que j’emprunte à Max Weber, entre le nazisme et les valeurs de la décadence découlant de son excès de pensée métaphysique, à savoir le libéralisme, l’individualisme, la société de masse, le relativisme des valeurs, la technique, etc. 

C’est certainement parce que vous ignorez tout du débat engagé depuis 1987 par Victor Farias sur le rapport de Heidegger au nazisme, débat auquel ont pris part, en France, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye, Philippe Lacoue-Labarthe Emmanuel Faye, Sidonie Kellerer, Roger-Pol Droit, etc. que vous vous laissez entrainer dans des considérations aussi erratiques. 

Puisque Heidegger vous intéresse tant, une petite information qui vous intéressera certainement : Roger-Pol droit a publié un article dans Le monde, le 11 août 2023, portant sur l’engagement de Heidegger au nazisme, article intitulé « Heidegger, hitlérien sans remords ». 

Tellement vous ne savez pas où donner de la tête que vous faites feu de tout bois, hélas certains bois sont bien ignifugés pour éviter les pires malheurs.

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